Ce n’était pas de l’instabilité. C’était de la survie.
Ouverture / Elsie sans filtre / Itinéraire d'une enfant aimée - ép.01
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I Am Making The World My Confessor
— Mary Maclane
Je suis née dans une famille aimante.
Vraiment aimante.
Un père brillant, chirurgien.
Parti de rien.
Une réussite exemplaire et indiscutable.
Une mère, pétrie d’un amour profond et protecteur.
Une attention constante et inquiète.
Deux frères qui se donnent du mal.
Parfois incrédules.
Mais toujours solidaires.
Une tante bienveillante.
Présente, disponible et tellement décisive.
L’amour dette
•••
Je n’ai pas grandi dans le manque.
Je n’ai pas grandi dans la violence familiale.
Mais dans la tyrannie auto-infligée d’être à la hauteur de cet amour.
Ainsi, une chose s’est peu à peu glissée sans bruit :
la dette,
la dette de ne pas tout gâcher,
la dette de transformer l’amour reçu en gratitude.
Une dette implicite.
Un dû attendu.
Alors j’ai voulu écluser mes créances.
Rapidement, disproportionnellement.
Jusqu’à m’épuiser.
Sur des épaules de géants
•••
Quand on grandit avec un père si déterminé,
une mère si prompte à se sacrifier,
la réussite n’est pas une option abstraite.
C’est un repère.
Avancer sans chouiner.
Plier sans rompre.
Ce modèle n’était pas imposé.
Il était là.
Présent.
Incontournable.
Je l’ai intégré très tôt.
Sans le questionner.
Ce qui ne s’est pas dit
•••
Il y a pourtant quelque chose qui s’est joué très tôt.
Quelque chose qui n’a pas trouvé sa place dans les mots.
Jeune, j’ai subi des violences à répétition de la part de mon entraîneur.
Ce n’est pas un détail.
Mais ce n’est pas non plus toute l’histoire.
Pendant longtemps, cet événement n’a pas été intégré.
Ni compris.
Ni raconté.
Quelque chose qui ne se dit pas.
Quelque chose qui s’enterre.
Des années plus tard, le corps s’en souviendra.
Crise de dissociation.
Le corps a parlé à la place du reste.
Le réel se coupe.
La conscience s’éloigne.
Dans ma famille, il n’y a pas eu de rejet.
Personne n’a nié.
Il y a eu de la culpabilité.
Partagée. Diffuse. Silencieuse.
Et quand la culpabilité s’installe, chacun fait comme il peut.
Quoi qu’il en coûte
•••
Moi, j’ai tenu.
J’ai avancé.
J’ai déplacé l’énergie ailleurs.
Dans le travail.
Dans l’intensité.
Dans l’excès.
Chaque nouveau projet arrivait avec une intensité démesurée.
La certitude que cette fois, c’était la bonne.
La bonne idée.
Celle qui réparerait tout.
Je fonçais.
Je brûlais.
Je promettais.
L’euphorie jusqu’au climax.
Et puis, la chute.
Il ne restait que l’inquiétude
•••
Quand l’enthousiasme retombait,
il ne restait que l’inquiétude.
La mienne.
Celle de mes parents, de mes frères.
Ils ont tout suivi.
Toutes mes lubies.
Tous mes projets présentés comme des évidences.
Je savais défendre un récit.
Je savais tenir un rôle.
Communication.
Événementiel.
Entrepreneuriat.
Immobilier.
Ils doutaient.
Mais ils suivaient.
À chaque fois.
L’argent comme rustine
•••
Pendant longtemps, j’ai cru que tout se réglerait par l’argent.
Pas par avidité.
Par égalité.
Gagner suffisamment pour ne plus rien devoir.
Pour ne plus inquiéter.
Pour effacer le décalage.
Chaque projet portait ce fantasme silencieux :
si ça marche, tout s’apaise.
Ça n’a jamais été le cas.
Je n’ai rien gardé.
J’ai tout dépensé.
L’argent apaise parfois la peur.
Il ne répare pas les fractures.
Brûler le corps, brûler les autres
•••
J’ai malmené mon corps.
Je l’ai ignoré.
Je me suis parfois perdue dans des rythmes qui n’étaient pas les miens.
Je l’ai poussé au-delà du raisonnable.
J’ai aussi maltraité des relations autour de moi.
Non par cruauté.
Par incapacité à m’arrêter.
Je me suis mariée.
Puis un an après, j’ai divorcé.
Encore un projet mené trop vite.
Encore une promesse qui n’a pas tenu.
Là encore, ce n’était pas un scandale.
C’était un symptôme.
À lire dans le prochain épisode :
Victor, mon épiphanie | Un père courageux | Mes ami(e)s, ce que je leur dois | Première scène | Sérendipité de couloirs | La culpabilité, ce léviathan de l’intime | Le quatrième mur | Épilogue, se tenir debout (to stand-up)
EN RÉFÉRENCE À CET ARTICLE
Un extrait de J’attends que le diable m’emporte
de Mary Maclane
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Moi, membre du genre féminin
et âgée de dix-neuf ans,
je m’apprête à dresser un portrait aussi franc
et complet que possible de moi-même,
Mary MacLane,
qui n’a pas d’égal dans le monde.
J’en suis convaincue, car je suis étrange.
Depuis ma naissance, je me distingue
par mon originalité, et ce n’est pas fini.
Je possède une intensité vitale
totalement inhabituelle.
J’ai le don de ressentir
J’ai une aptitude merveilleuse
pour le malheur et pour le bonheur.
J’ai une grande ouverture d’esprit.
Je suis un génie.
Je suis une excellente école philosophique
itinérante à moi toute seule.
Je ne m’intéresse ni au bien ni au mal
- ma conscience est égale à zéro.
Mon cerveau abrite des tendances opposées
qui se font la guerre.
J’ai atteint un état sincèrement merveilleux
de malheur misérable et morbide.
Oh, comme je me connais bien.
Je suis parvenue à un niveau d’égotisme extrêmement rare.
Je me suis enfoncée au royaume des ombres.
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Pour en savoir plus sur le livre J’attends que le Diable m’emporte de Mary Maclane, écoutez Le conseil littéraire de Juliette Arnaud
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